Les dernières déclarations de candidature aux prochaines élections présidentielles de 2007 motivent une telle interrogation quand on sait que la société civile s’est par vocation historiquement singularisée envers la classe politique.
Les évolutions successives de la notion de société civile lui ont indiscutablement reconnu une place centrale dans la régulation sociale. Aristote, reconnu comme le père de ce concept, le définissait comme la communauté « souveraine entre toutes et qui inclut toutes les autres ». La conception contemporaine de la société civile fera plus tard apparition avec Hegel qui, à travers son ouvrage « La philosophie du droit », va mettre l’accent sur l’importance de la séparation entre l’Etat et cette communauté en proscrivant une éventuelle confusion de l’un et de l’autre. Visité par d’autres penseurs comme Karl Marx ou Antonio Gramsci, le concept de société civile fut pendant longtemps interprété au gré des situations économiques et sociales. Ces différentes évolutions de l’analyse de cette notion ont révélé ces dernières années la naissance de ce que l’on pourrait appeler la « société civile internationale ». Celle-ci qualifiée souvent de « troisième pouvoir » est essentiellement constituée des mouvements associatifs issus ou non du tiers monde qui doivent s’interposer entre les principaux acteurs de la mondialisation, c’est à dire les grandes multinationales et les organisations internationales régulatrices.
Après ces observations historiques, il faut relever que le concept de société civile est assez polysémique. C’est une expression qui présente parfois l’avantage de tout englober d’où ses caractéristiques composites au Sénégal.
L’effort national de construction d’une démocratie vivante ne pourrait se consolider au Sénégal sans que des associations en tous genres n’y voient le jour. Signe d’une société qui n’est pas figée, la société civile sénégalaise se révèle d’une diversité susceptible de fortifier notre jeune démocratie. Dans un paysage assez hétéroclite, on remarque une profusion d’Organisations Non Gouvernementales, beaucoup d’associations, les universités, les syndicats et les médias.
Cette texture ainsi décrite, à laquelle s’ajoute une représentativité sujette à caution, porte atteinte à la visibilité d’ensemble de la société civile sénégalaise. Ainsi en dépit d’une pléthore d’organisations, dans l’imaginaire populaire des sénégalais la représentation de la société civile se limite principalement aux grandes organisations représentatives. Parmi celles-ci les acteurs du secteur des ONG comme le CONGAD, ENDA et le Forum civil partagent la sphère avec des universitaires et certains intellectuels issus du monde des médias ou non.
Les membres de cette frange de la société civile ont pu, durant ces dernières années, se positionner dans le champ de domination socio-politique comme des acteurs principaux du jeu démocratique. Leur contribution depuis plusieurs années en vue de revitaliser la citoyenneté de même que leur engagement lors des élections de 2000 pour la transparence du processus sont autant d’actes qui ont servi à leur assurer une crédibilité auprès des pouvoirs publics et surtout des populations. Cette fraction visible, et sans doute représentative de la société civile, a accompagné l’évolution démocratique du Sénégal et s’impose aujourd’hui comme un nouvel interlocuteur politique.
La question qui se pose est de savoir si cette société civile est porteuse de l’intérêt public, si ces maillons essentiels du processus démocratique sont plus aptes à traduire les aspirations du peuple ? C’est dans cette perspective qu’il faut examiner les récentes candidatures de Me Mame Adama Guèye et Yoro Fall qui portent à trois le nombre de candidats s’identifiant comme issus de la société civile. Cette dernière étant généralement considérée comme un groupe de pression qui n’a pas pour vocation la conquête du pouvoir, ces candidatures peuvent sembler inconvenants. Cependant il faut tout d’abord souligner que la société civile ne peut pas être apolitique de par son champ d’intervention. Et qu’en outre toute personne qui croit pouvoir concourir à la vitalité de la démocratie en présentant sa candidature à une fonction élective devrait être encouragée. Les principes de base de la démocratie induisent que les droits de vote mais aussi d’éligibilité ne doivent souffrir d’aucune limitation en dehors de celles prévues par la loi. A notre avis la morale républicaine n’interdit aucunement que des candidatures indépendantes de personnalités issues de la société civiles puissent éclore. Ceci d’autant plus que le monde politique n’hésite jamais en cas de besoin de se rapprocher de la société civile pour y trouver de nouvelles forces ou idées.
En réalité ces candidatures nous interpellent surtout quant à leur motivation première, c’est à dire répondent-elles en réalité à cette dangereuse illusion d’une société civile présentée comme le remède unique à tous les maux. La profonde crise éthique et politique, que connaît le Sénégal du fait de certaines pratiques partagées quasiment par l’ensemble du personnel politique, peut indiscutablement conduire à la désaffection des citoyens et des citoyennes envers les professionnels de la politique. Cette situation agrandit le fossé qui sépare nos concitoyens et ces élus de plus en plus puissants. Et on peut dans cette perspective comprendre que les populations désabusées s’accrochent à une société civile qui a souvent revendiqué son extériorité par rapport à l’Etat et au pouvoir politique. Il reste toutefois clair que la crédibilité légitime de ces acteurs non étatiques ainsi que leur candeur dans la conduite des affaires politiques loin d’être des garanties de réussites devraient les pousser s’engager dans un dialogue franc avec les populations. Un tel dialogue devant alerter sur les difficultés de la tâche, aura le mérite d’introduire une nouvelle façon de faire la politique mais aussi d’éviter les probables désillusions.
Un avantage non négligeable de cette immersion des personnalités issues de la société civile dans les prochaines joutes électorales, c’est qu’elle peut favoriser chez les populations un regain d’intérêt pour la chose politique et par la même occasion juguler l’ « à-quoi-bonisme » qui est le principal vecteur de l’abstentionnisme.
Sarah FALL