« La Parole immigrée » contre le tapage ambiant


À une encablure d’une campagne électorale au cours de laquelle les immigrés (ces gloutons en prestations sociales diverses) se feront étriller par certains candidats ou d’obscure arrière-garde intellectuelle, sans avoir voix au chapitre, le sociologue Jean-Philippe Dedieu rompt le silence forcé avec La Parole immigrée.

Ancien Fulbright Fellow à UC-Berkely qui enseigne aujourd’hui à l’École normale supérieure et à Sciences Po Paris, Dedieu travaille depuis quelques années sur l’histoire et la sociologie politique des migrations africaines. D’où sa légitimité à dénouer « les fils entremêlés de l’histoire coloniale et de l’histoire post-coloniale, de l’histoire de l’État français et de l’histoire des États africains pour restituer la socio-histoire des migrations africaines en France : leur « passé », leur « passé-présent » et le « présent [de leur] passé » selon la formule de Michel Offerlé ».

L’originalité du travail de Jean-Philippe Dedieu réside dans l’analyse de la prise de parole des migrants africains dans l’espace public en France depuis les indépendances, au sein des « arènes publiques associatives ou syndicales, juridiques ou artistiques ». Et ceci dans une double quête : « cerner l’influence des États africains » dans cette « prise de parole » de leurs ressortissants dans l’ancienne métropole coloniale et examiner « la capacité ou la résistance de la démocratie [française] à accueillir leur parole ».

Si l’auteur de La Parole immigrée a brillamment su montrer que l’histoire commune inaltérable entre la France et ses ex-colonies africaines domine certaines maladresses politiques, il n’en conclut pas moins que « l’étude de la prise de parole de l’immigration subsaharienne conduit à douter de la volonté collective et politique d’associer véritablement les migrants africains à la configuration d’un espace public placé sous l’économie de la parole et constitutif de la démocratie ». En des termes conjoncturels : continuer la stigmatisation des immigrés pendant cette élection présidentielle ou renforcer leur « prise de parole », that is the question.

Claude Guéant, grand chasseur d’immigrés devant l’Eternel

© Patrick Sagnes / ZARMA


Avec 32 922 étrangers boutés hors du territoire en 2011, la France devrait obtenir une bonne cotation à la Bourse aux expulsions. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, ne cache pas sa satisfaction devant une telle performance : « Ce chiffre est supérieur de 5 000 à celui de 28 000 initialement fixé. C’est le plus élevé jamais atteint », a déclaré le locataire de la Place Beauvau à un point de presse mardi 10 janvier.

2012 commençant bien côté chiffres, Guéant compte bien doper la machine à expulser avant le prochain décompte. Il a ainsi annoncé que le gouvernement vise un objectif de 35 000 expulsions à la fin de cette année. On ne doute pas que comme pour 2011, ce but salutaire pour la République sera atteint et dépassé.

Fier de ce bilan, qui fait passer les Brice Hortefeux et autre Eric Besson pour des apprentis expulseurs, M. Guéant a en outre informé — à l’endroit de ses adversaires sur ce thème qui lui demandent d’en faire toujours plus — qu’il compte bien réduire l’immigration légale. De 200 000, les étrangers admis régulièrement chaque année en France passeront à 180 000.

À quelques mois des élections présidentielle et législatives, ces résultats peuvent faire beaucoup de bien au candidat à la députation à Boulogne-Billancourt Claude Guéant mais aussi au président de la République Nicolas Sarkozy, dont la candidature attendue est bridée par des sondages obstinément défavorables.

Ban Ki-moon : « Les droits de l’homme sont la prérogative inaliénable des 214 millions de migrants et leurs proches »

Nous reproduisons ci-dessous le message du secrétaire général des Nations unies à l’occasion de la Journée internationale des migrants, fêtée ce dimanche 18 décembre 2011. Une fois n’est pas coutume, nous partageons entièrement l’analyse de M. Ban Ki-moon.

« Les migrations touchent tous les pays et les mythes et les préjugés que font naître leurs conséquences n’en épargnent aucun.
Ainsi, on croit à tort que les migrants sont une charge, alors qu’en réalité ils apportent beaucoup à leur pays d’accueil.

Travailleurs, ils apportent des compétences. Entrepreneurs, ils apportent des emplois. Investisseurs, ils apportent des capitaux. Dans les économies avancées et émergentes, ils jouent un rôle indispensable dans l’agriculture, le tourisme et le travail domestique. Souvent, ce sont eux qui prennent soin des membres les plus jeunes ou les plus âgés de la société.

Certains considèrent l’immigration illégale comme un délit. Beaucoup pensent que les immigrés sans papiers sont dangereux pour la société, qu’ils devraient être arrêtés, ou que toutes les femmes qui émigrent pour occuper des emplois peu qualifiés sont victimes de la traite.
Ces mythes, entre autres croyances infondées, font adopter des politiques de l’immigration qui sont au mieux inadaptées et au pire dangereuses.

Les États ont, certes, le droit souverain d’administrer leurs frontières. Ils ont, aussi, le devoir de se conformer aux obligations qu’ils ont contractées en droit international. Or, en vertu du droit international des droits de l’homme, tout être humain, sans discrimination aucune et quels que soient sa nationalité ou son statut officiel, peut jouir de ses droits fondamentaux. Aucun migrant ne devrait être renvoyé là où il risque d’être torturé. Aucune migrante ne devrait rester privée de soins, notamment en matière de procréation. Aucun enfant migrant ne devrait être privé de l’école.

Les droits de l’homme ne sont pas un acte de charité ni une récompense que l’on attribue à celui qui respecte les règlements d’immigration. Les droits de l’homme sont la prérogative inaliénable de tous les êtres humains, y compris 214 millions de migrants et leurs proches.

Quarante-cinq pays ont ratifié la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. J’invite tous les autres à souscrire à ce grand texte pour s’engager concrètement à protéger et promouvoir les droits de l’homme de tous les migrants sur leur territoire.

Lorsque leurs droits sont violés, lorsqu’ils sont marginalisés et exclus, les migrants ne peuvent rien apporter, ni financièrement ni socialement, à la société qu’ils ont quittée ni à celle qu’ils rejoignent. En revanche, lorsque les migrations sont soutenues par une bonne politique et par la protection des droits de l’homme, elles peuvent être un facteur de progrès pour les personnes autant que pour les pays, qu’ils soient pays d’origine, pays de transit ou pays de destination.

Donnons un contenu constructif à cette Journée internationale des migrants en agissant de manière à démultiplier un phénomène planétaire en une dynamique de progrès. »

Tour de chauffe sur les étrangers en attendant 2012


« Hasardeuse », c’est le qualificatif employé par le président Sarkozy, mercredi 23 novembre lors du 94e congrès des maires de France, pour juger la proposition de loi inscrite à l’ordre du jour au Sénat et visant à accorder le droit de vote aux étrangers non communautaires pour les élections municipales. À l’égard de cette mesure « qui présente le risque de diviser profondément les Français », les palinodies présidentielles ne sont guère surprenantes. En effet, depuis quelques semaines la rengaine de « La France aux Français », clabaudée de droite à encore-plus-à-droite, ne pouvait laisser indifférent tout futur candidat averti des retombées probables de ce tour de chauffe sur une thématique qui sera sans doute – et de nouveau – dominante à la prochaine présidentielle.

Rien d’étonnant donc que :
- le candidat Nicolas Sarkozy ait déclaré le 24 octobre 2005 : « Je ne trouve pas anormal qu’un étranger en situation régulière, qui travaille, paie des impôts et réside depuis au moins dix ans en France, puisse voter lors des élections municipales. J’ouvre un débat en faveur d’une mesure que je pense juste. »
- le presque-candidat pour un second mandat Nicolas Sarkozy soutienne ce 23 novembre 2011 : « Je crois depuis longtemps que le droit de voter et le droit d’être élu, dans nos territoires, doit demeurer un droit attaché à la nationalité française, étendu pour les élections municipales et européennes aux citoyens européens qui partagent avec nous une communauté de destin. »

Loin de chercher à privilégier « l’accès à la nationalité française », ce revirement est plutôt une câlinerie à l’endroit des élus de la Droite populaire qui se sont mis en quatre pour montrer leur hostilité à cette mesure. Et bien avant, entre la circulaire du ministre de l’Intérieur Claude Guéant et les incantations sur la « priorité nationale » de Marine Le Pen, le ton de la stigmatisation des étrangers semble avoir été adopté pour une entrée en matière dans la pré-campagne. Pour ceux qui s’attendaient à des politiques responsables qui, pour le bien de la démocratie, nous aiguilleraient vers « plus de République dans l’immigration et plus d’immigration dans la République », il faudra repasser après 2012 visiblement.

Hommage à une victime de la politique d’immigration : il est venu, il en a bavé et il est mort sans voir son garçon


Dans la nuit du 1 au 2 janvier 1970, cinq travailleurs immigrés africains moururent dans un foyer à Aubervilliers. Ce drame avait révélé à l’opinion publique française les dures conditions de vie dans lesquelles vivaient ces « travailleurs du Tiers-Monde », au point de gagner le patronage d’intellectuels comme Kateb Yacine, Jean-Paul Sartre et Michel Rocard, alors secrétaire national du PSU et pas encore fasciné par l’idée reçue selon laquelle accueillir l’immigration c’est héberger « toute la misère du monde ».

Quarante-un ans plus tard, des immigrés meurent toujours dans des circonstances injustes, mais aujourd’hui le sentiment de révolte légitime et escompté devant cette horreur semble s’être consumé avec le temps.

Le 3 novembre 2011 ce destin macabre des immigrés a frappé un proche que j’appellerai ici « Mon Ami », dont la mort serait officiellement sans rapport apparent avec sa condition de sans-papiers. Mais je ne peux m’empêcher d’établir une corrélation entre sa triste fin et le durcissement exceptionnel de la politique d’immigration en France.

« Mon Ami » ne fait pas partie de cette catégorie de migrants qui excitent les médias parce qu’ils ont bravé la mer en barque pour échouer moribonds sur les plages européennes, ni des clandestins de Calais qu’on voit s’automutiler pour masquer leurs empreintes digitales dans le poignant Qu’ils reposent en révolte de Sylvain Georges. Il n’en était pas moins un sans-papiers, arrivé légalement en France il y a neuf ans, laissant derrière lui son épouse et un nourrisson. Juriste spécialiste des droits de l’homme, « Mon Ami » écorché par une précarité sans appel a décidé de quitter ses chères amours – sa petite famille et son Sénégal – pour recouvrer une dignité de père, d’époux et de travailleur en France.

Durant neuf années passées sur le territoire français, « Mon Ami » qui s’est volontiers inséré professionnellement a engagé toutes les procédures possibles et légales pour régulariser sa situation. Devant sa détermination respectueuse des lois et règlements qui régissent ce pays, les autorités décisionnaires ont opposé un refus immuable.

Pendant ce temps et dans l’espoir d’une régularisation de son statut de travailleur étranger, il entretenait grâce à Skype un contact virtuel avec son épouse et son bébé d’alors – devenu un garçon de neuf ans. Le 19 octobre 2011 vers 18h30, alors qu’on était dans un café sis à la rue de Clignancourt à Paris, un sms atterrissait sur le téléphone portable de « Mon Ami ». Après lecture, son sourire suggestif illumina son visage : « Mes chers amis, j’aime bien votre compagnie mais l’appel de l’amour a sonné ! », nous lança-t-il avant de prendre congé de nous. Ce sms était le signal envoyé par sa femme et son garçon qui l’attendaient pour une visioconférence sur Skype.

Pour moi, ce fut la dernière fois que je le voyais. Pour son épouse et son garçon, il y a eu sans doute d’autres discussions sur Skype, avant que l’on ait retrouvé le samedi 5 novembre, quarante-huit heures après sa mort, le corps inerte de « Mon Ami » dans la chambre où il vivait seul. Neuf ans après son entrée en France, il mourut ainsi sans avoir revu son fils. Personne ne me fera croire que la cynique politique d’immigration en cours depuis près d’une dizaine d’années n’y est pour rien.

« Barbarie démocratique », je confirme !