Hommage à une victime de la politique d’immigration : il est venu, il en a bavé et il est mort sans voir son garçon


Dans la nuit du 1 au 2 janvier 1970, cinq travailleurs immigrés africains moururent dans un foyer à Aubervilliers. Ce drame avait révélé à l’opinion publique française les dures conditions de vie dans lesquelles vivaient ces « travailleurs du Tiers-Monde », au point de gagner le patronage d’intellectuels comme Kateb Yacine, Jean-Paul Sartre et Michel Rocard, alors secrétaire national du PSU et pas encore fasciné par l’idée reçue selon laquelle accueillir l’immigration c’est héberger « toute la misère du monde ».

Quarante-un ans plus tard, des immigrés meurent toujours dans des circonstances injustes, mais aujourd’hui le sentiment de révolte légitime et escompté devant cette horreur semble s’être consumé avec le temps.

Le 3 novembre 2011 ce destin macabre des immigrés a frappé un proche que j’appellerai ici « Mon Ami », dont la mort serait officiellement sans rapport apparent avec sa condition de sans-papiers. Mais je ne peux m’empêcher d’établir une corrélation entre sa triste fin et le durcissement exceptionnel de la politique d’immigration en France.

« Mon Ami » ne fait pas partie de cette catégorie de migrants qui excitent les médias parce qu’ils ont bravé la mer en barque pour échouer moribonds sur les plages européennes, ni des clandestins de Calais qu’on voit s’automutiler pour masquer leurs empreintes digitales dans le poignant Qu’ils reposent en révolte de Sylvain Georges. Il n’en était pas moins un sans-papiers, arrivé légalement en France il y a neuf ans, laissant derrière lui son épouse et un nourrisson. Juriste spécialiste des droits de l’homme, « Mon Ami » écorché par une précarité sans appel a décidé de quitter ses chères amours – sa petite famille et son Sénégal – pour recouvrer une dignité de père, d’époux et de travailleur en France.

Durant neuf années passées sur le territoire français, « Mon Ami » qui s’est volontiers inséré professionnellement a engagé toutes les procédures possibles et légales pour régulariser sa situation. Devant sa détermination respectueuse des lois et règlements qui régissent ce pays, les autorités décisionnaires ont opposé un refus immuable.

Pendant ce temps et dans l’espoir d’une régularisation de son statut de travailleur étranger, il entretenait grâce à Skype un contact virtuel avec son épouse et son bébé d’alors – devenu un garçon de neuf ans. Le 19 octobre 2011 vers 18h30, alors qu’on était dans un café sis à la rue de Clignancourt à Paris, un sms atterrissait sur le téléphone portable de « Mon Ami ». Après lecture, son sourire suggestif illumina son visage : « Mes chers amis, j’aime bien votre compagnie mais l’appel de l’amour a sonné ! », nous lança-t-il avant de prendre congé de nous. Ce sms était le signal envoyé par sa femme et son garçon qui l’attendaient pour une visioconférence sur Skype.

Pour moi, ce fut la dernière fois que je le voyais. Pour son épouse et son garçon, il y a eu sans doute d’autres discussions sur Skype, avant que l’on ait retrouvé le samedi 5 novembre, quarante-huit heures après sa mort, le corps inerte de « Mon Ami » dans la chambre où il vivait seul. Neuf ans après son entrée en France, il mourut ainsi sans avoir revu son fils. Personne ne me fera croire que la cynique politique d’immigration en cours depuis près d’une dizaine d’années n’y est pour rien.

« Barbarie démocratique », je confirme !

Quand Kadhafi veillait sur « la route des esclaves » pour le compte de « l’Europe forteresse »

10 mai 2001-10 mai 2011. Dix ans que la loi communément appelée « loi Taubira » a été adoptée en France par le Parlement. Ce texte promulgué le 21 mai 2001 tendait « à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». Aujourd’hui, on peut clairement affirmer que l’esclavage que cette loi condamnait il y a une décennie subsiste avec la complicité passive de « l’Europe forteresse ». Et ce sont les immigrés africains qui en sont les victimes.

Fabrizio Gatti, célèbre journaliste italien, a déjà écrit : « Pour ne pas mourir de faim, ils travaillent gratuitement dans les maisons des commerçants. Ils lavent les casseroles, s’occupent des jardins, cueillent des dattes, pour un plat de pâtes, un café ou quelques cigarettes. Ils voulaient arriver en Italie, ils sont devenus esclaves. Seulement après des mois de travail, le patron les laisse partir. Mais la peur de tous est de rester prisonnier plus d’un an. Ceux qui sont dans ce cas sont devenus fous et vivent dans les maquis. C’est une vieille histoire. Les Arabes libyens considèrent que les habitants de la côte africaine sont des êtres inférieurs. Avant, ils traversaient le Sahara pour les acheter et les revendre comme esclaves. Maintenant, ils les amassent sur des camions, et les traitent plus mal que des bêtes. Personne ne s’inquiète si ces clandestins meurent dans le désert. »

Plus explicite, cette vidéo publiée par l’hebdomadaire italien L’Espresso avec les commentaires de Gatti.

Nous proposons une traduction sans doute pas idéale mais qui ne trahit aucunement les commentaires des images en italien.

« C’est de cette façon que meurent les femmes et les hommes qui ne débarqueront pas à Lampedusa !

Après avoir été bloqués en Libye à cause de l’accord entre Rome et Tripoli, les immigrés subsahariens sont livrés au désert, abandonnés sur le sable juste à la frontière libyo-nigérienne. Parfois, ils sont obligés de continuer à pied jusqu’à Madama, avant-poste de l’armée du Niger, à 80 km au sud de la Libye. Il arrive qu’ils se perdent, s’écroulent, visages contre cette terre brûlante ; affamés, assoiffés, personne ne retrouvera leurs corps.

Ce film révèle une de ces tragédies, une brève vidéo que l’hebdomadaire L’Espresso a réussi à sortir de la Libye et du Niger. Une opération de rapatriement qui a échoué : 11 morts dont 7 hommes et 4 femmes. Cette vidéo a été tournée par un voyageur avec son téléphone portable le long de la route d’Al Gatroun, la dernière oasis libyenne, avant la frontière militaire avec le Niger.

C’est la route des esclaves. La même arpentée depuis 2003 par des dizaines de milliers d’immigrants africains ; des femmes et des hommes à la recherche de travail en Libye afin de se payer le prix du voyage en barque jusqu’à Lampedusa.

La vidéo a été tournée le 16 mars 2009 à 12h31. L’heure de mi-journée est confirmée par l’absence d’ombres dans les images. Peu de jours avant le président du Conseil Silvio Berlusconi était en Libye pour signer un énième accord avec le colonel Mouammar Kadhafi. Cette visite de Berlusconi a été l’occasion pour l’Italie de demander officiellement des excuses pour l’occupation coloniale. Et depuis, Rome et Tripoli ont mis en place une étroite collaboration avec d’importantes patrouilles le long des côtes afin d’arrêter les immigrés qui veulent atteindre l’île de Lampedusa.

Les immigrés arrêtés par ces patrouilles, sont entassés dans des camions militaires avant d’être débarqués dans le cadre de leur rapatriement. Ils sont ensuite contraints à poursuivre le voyage à pied ou livrés à des trafiquants qui souvent les abandonnent avant qu’ils n’arrivent à destination. À la frontière entre la Libye et le Niger, le premier poste militaire est Madama, à 80 km au sud. Autour de cette zone, on ne distingue que des collines et des dunes de sable. 80 km de marche au cours desquels ces immigrés africains, désorientés, sont souvent obligés pour s’alléger de se débarrasser de leurs gourdes d’eau. Ils sont ainsi appelés à mourir.

Déjà en 2005, L’Espresso avait découvert que l’opération de rapatriement vers le Niger après le premier accord entre Berlusconi et Kadhafi avait provoqué 106 morts en quatre mois, selon les chiffres officiels. Même sort pour les 50 immigrés africains morts écrasés, parce qu’ils étaient chargés comme du bétail dans des camions qui se sont renversés. Tel le jeune Ghanéen qui n’a jamais pu être identifié parce que dévoré par une bande de chiens sauvages lors d’une pause à Madama. Tout comme les trois jeunes Nigériennes mortes de soif dans le désert. Ainsi que les quinze autres clandestins abandonnés mourants, dont quatre hommes retrouvés par une patrouille humanitaire française. Tous ces Africains condamnés à mourir par ceux qui ont organisé leur rapatriement.

Ces femmes et ces hommes se sont abrités près d’une colline de roche et de sable. Ils espéraient apercevoir depuis une telle hauteur un convoi de passage pour demander de l’aide. Pas de voies tracées ni de routes bitumées dans cette région du Sahara, on s’oriente seulement avec le soleil et les étoiles. »

Kadhafi, le rempart, promet aux Européens un afflux d’immigrés


Kadhafi en Italie, août 2010.

Un changement de statut devrait-on dire, pour utiliser une terminologie bien en cours dans les administrations chargées de l’immigration. En août 2010, Mouammar Kadhafi, jamais à court d’idées originales, proposait lors d’une visite en Europe son aide intéressée à ses nouveaux amis européens pour stopper l’immigration clandestine. Et accentuer la mort effrayante qui frappe aux frontières du Vieux Continent.

Bientôt un mois que la Jamahiriya est mise sens dessus dessous. Et le guide, acculé par des Libyens déterminés à lui réserver le même sort que ses acolytes Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, se rappelle au bon souvenir de cette Europe forteresse. Dans une interview au JDD, Kadhafi, dont les excentricités inspirent (« Kaddafou » en une de Jeune Afrique, la semaine dernière), s’est ainsi adressé aux dirigeants européens : «Nous vous avons beaucoup aidés ces dernières années. Alors pourquoi, lorsque nous sommes dans un combat contre contre le terrorisme ici en Libye, on ne vient pas nous aider en retour ? »

Avant de brandir, en bon connaisseur des discours politiques qui séduisent aujourd’hui en Europe, l’épouvantail d’un déferlement d’immigrés : « Vous aurez l’immigration, des milliers de gens qui iront envahir l’Europe depuis la Libye. Et il n’y aura plus personne pour les arrêter [Saluons ici le sens de l'euphémisme du guide]. » Sans oublier les suppôts d’Oussama Ben Laden : « Vous aurez Ben Laden à vos portes (…) Il y aura un djihad islamique en face de vous, en Méditerranée. »

Il est vraiment dans une fâcheuse posture, le révolutionnaire garde-frontière.