« Aucune société ne peut être heureuse, dans laquelle la plus grande partie de ses membres est pauvre et misérable ».
Adam Smith
La récurrence et la prédominance de ce thème dans le débat politique tout au long de ces vingt dernières années nous inclinent à raisonner en termes de « monologue » d’un chômage auquel ses différents interlocuteurs ne parviennent toujours pas à donner la repartie efficiente.
L’acuité de ce problème aujourd’hui relance la question des solutions offertes par le droit du travail face au fléau du chômage ainsi que celle de l’efficacité des différentes politiques gouvernementales mises en œuvre pour promouvoir l’emploi.
Les rigoureux programmes d’ajustement structurel adoptés par le Sénégal, sous la pression des institutions financières internationales, du début des années quatre-vingt jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix ont eu des effets néfastes sur l’emploi qui languissait déjà d’une situation économique hostile. Il fallait de ce fait pour relancer la croissance économique grâce à investissements étrangers s’attaquer à cette branche du droit social qui régit les rapports individuels et collectifs que crée le travail entre les hommes. La flexibilité sera ainsi le maître mot pour engager les réformes qui adapteront notre législation du travail au contexte économique international. L’article 35 de l’ancien code du travail qui semblait consacrer l’emploi permanent fut, malgré les protestations des syndicats, la première victime de ce mouvement de flexibilisation. La règle posée afin de limiter le recours abusif aux contrats à durée déterminée, connaîtra plusieurs dérogations dont la dernière résulte du nouveau code du travail de 1997. L’article L 43 du code de 1997 écartera ainsi du champ de cette règle les « entreprises relevant d’un secteur d’activité dans lequel il est d’usage de ne pas recourir au contrat à durée indéterminée en raison des caractéristiques de l’activité exercée, lorsque l’emploi de ces travailleurs est par nature temporaire ». La précarisation amorcée aboutira, entre autres, à la suppression de l’autorisation administrative préalable au licenciement économique, une exigence légale jusqu’à l’avènement du nouveau code de 1997 ainsi qu’à l’institution du chômage technique.
Même si la flexibilité s’est présentée comme une dynamique puissante à laquelle aucune intervention politique ou réglementaire ne pouvait se soustraire efficacement, on peut, au regard des résultats sur l’emploi, se douter de la vertu des différentes mesures sur notre législation du travail qu’elle a exigées. Et les expériences des pays développés en la matière peinent à convaincre. Les baisses du chômage annoncées dans ces pays résultent souvent de la multiplication des emplois sous payés ou à temps partiel. C’est ainsi qu’on y observera, comme du reste chez nous, que même si le taux du chômage de masse décline, la misère qui lui est liée reste perceptible dans une large composante des populations.
Le bilan de cette flexibilisation progressive semble donner raison aujourd’hui au Pr. Freeman de l’Université de Harvard lorsqu’il notait que faciliter les licenciements ne créait pas forcément d’emplois mais modifiait plutôt le partage du gâteau entre employeurs et salariés au bénéfice des premiers.
Alors que certains spécialistes préconisent la suppression du droit du travail ou sa fin devant son incapacité à trouver des réponses fermes aux problèmes posés par le chômage, que dire des différentes politiques de promotion de l’emploi déployées depuis de longues années. Depuis la Politique Nationale de l’Emploi mise en place en 1997, une kyrielle de projets et de programmes ont suivi pour éradiquer les phénomènes du chômage, du sous-emploi et de la pauvreté. C’est dans ce cadre qu’on a vu naître le Répertoire Opérationnel des Métiers et Emplois (ROME), l’Agence Nationale Pour l’Emploi (ANPE), le Système d’Information sur le Marché de l’Emploi (SIME), le Fonds National de Promotion de l’Entreprenariat Féminin (FNPEF), le Fonds National de Promotion de la Jeunesse (FNPJ), le Fonds National d’Insertion des Jeunes (FNIJ)… Et la liste n’est pas exhaustive.
Sans remettre en cause l’urgence de la situation qui peut justifier toutes ces réalisations, on peut se demander si ces politiques d’emplois onéreuses et développées depuis des années sont parvenues à faire reculer le chômage de masse et à réduire la pauvreté. La réalité du chômage des jeunes, la pauvreté, la misère et l’exclusion grandissantes chez la majorité des populations sénégalaises devraient inviter à revoir la stratégie.
Les conséquences de la mondialisation nécessitent d’adopter des politiques pour s’adapter davantage aux besoins du marché. Ceci passe, par exemple, par des formations qui suivent l’évolution des métiers. Ces métiers dont la structure change et qui se muent de façon qualitative et quantitative.
Mais le préalable indispensable à une lutte sérieuse contre le chômage commence par la récolte d’une information fiable et non l’utilisation de statistiques reflétant indiscutablement l’existence d’un « chômage invisible ». Il en est, sans doute, ainsi du taux de chômage au Sénégal estimé à 40% par le Ministère des affaires étrangères français en juillet 2006.
Sarah FALL