À désespèrer de ce 6 mai

Extraits d’un texte du philosophe Alain Badiou publié sur lemonde.fr

« C’est un Premier ministre socialiste, bien entendu à la grande joie de ses « ennemis » de la droite. Qui a eu la bonne idée de déclarer que Le Pen posait les vrais problèmes ? Un militant alsacien du Front national ? Non, c’est un Premier ministre de François Mitterrand. Ce ne sont pas des sous-développés de l’intérieur qui ont créé les centres de rétention pour y emprisonner, hors de tout droit réel, ceux qu’on privait par ailleurs de la possibilité d’acquérir les papiers légaux de leur présence.

Ce ne sont pas non plus des banlieusards excédés qui ont ordonné, partout dans le monde, qu’on ne délivre aux gens des visas pour la France qu’au compte-gouttes, pendant qu’on fixait ici même des quotas d’expulsions que devait à tout prix réaliser la police. La succession des lois restrictives, attaquant, sous prétexte d’étrangeté, la liberté et l’égalité de millions de gens qui vivent et travaillent ici, n’est pas l’oeuvre de « populistes » déchaînés.

À la manoeuvre de ces forfaits légaux, on trouve l’État, tout simplement. On trouve tous les gouvernements successifs, dès François Mitterrand, et sans répit par la suite. En la matière, et ce ne sont que deux exemples, le socialiste Lionel Jospin a fait savoir dès son arrivée au pouvoir qu’il n’était pas question d’abolir les lois xénophobes de Charles Pasqua ; le socialiste François Hollande fait savoir qu’on ne décidera pas les régularisations de sans-papiers autrement sous sa présidence que sous celle de Nicolas Sarkozy. La continuité dans cette direction ne fait aucun doute. C’est cet encouragement obstiné de l’État dans la vilenie qui façonne l’opinion réactive et racialiste, et non l’inverse. »

« La Parole immigrée » contre le tapage ambiant


À une encablure d’une campagne électorale au cours de laquelle les immigrés (ces gloutons en prestations sociales diverses) se feront étriller par certains candidats ou d’obscure arrière-garde intellectuelle, sans avoir voix au chapitre, le sociologue Jean-Philippe Dedieu rompt le silence forcé avec La Parole immigrée.

Ancien Fulbright Fellow à UC-Berkely qui enseigne aujourd’hui à l’École normale supérieure et à Sciences Po Paris, Dedieu travaille depuis quelques années sur l’histoire et la sociologie politique des migrations africaines. D’où sa légitimité à dénouer « les fils entremêlés de l’histoire coloniale et de l’histoire post-coloniale, de l’histoire de l’État français et de l’histoire des États africains pour restituer la socio-histoire des migrations africaines en France : leur « passé », leur « passé-présent » et le « présent [de leur] passé » selon la formule de Michel Offerlé ».

L’originalité du travail de Jean-Philippe Dedieu réside dans l’analyse de la prise de parole des migrants africains dans l’espace public en France depuis les indépendances, au sein des « arènes publiques associatives ou syndicales, juridiques ou artistiques ». Et ceci dans une double quête : « cerner l’influence des États africains » dans cette « prise de parole » de leurs ressortissants dans l’ancienne métropole coloniale et examiner « la capacité ou la résistance de la démocratie [française] à accueillir leur parole ».

Si l’auteur de La Parole immigrée a brillamment su montrer que l’histoire commune inaltérable entre la France et ses ex-colonies africaines domine certaines maladresses politiques, il n’en conclut pas moins que « l’étude de la prise de parole de l’immigration subsaharienne conduit à douter de la volonté collective et politique d’associer véritablement les migrants africains à la configuration d’un espace public placé sous l’économie de la parole et constitutif de la démocratie ». En des termes conjoncturels : continuer la stigmatisation des immigrés pendant cette élection présidentielle ou renforcer leur « prise de parole », that is the question.

« Nous sommes heureux de vous accueillir sur ce vol Air France à destination de Conakry »

Ce 20 janvier, le décollage est prévu à 10 h 30 depuis l’aéroport Charles-de-Gaulle. À l’embarquement, le personnel de bord est fort prévenant et ne signale aucune particularité sur le vol. À l’arrière de l’avion, pourtant, un homme hurle.« Laisse-moi, je veux descendre ! J’ai pas volé, j’ai pas tué, moi je suis pas esclave. » Il est entouré par quatre hommes et une femme, dont les brassards indiquent « police aux frontières ». « Je veux partir pour moi-même, je veux emmener le mot liberté avec moi. » En réponse à ses cris, il y a d’abord le silence des passagers. Et un terrible sentiment d’impuissance et de honte.

« Je n’aime pas non plus assister à ça, dit un steward. Mais on n’a pas le droit de s’en mêler. Mieux vaut peut-être pour lui qu’il soit là que dans un charter. Ici, au moins, on est là, on voit leurs pratiques, et on est avec lui. » Prière donc aux passagers de se montrer sourds, muets et consentants. Mais l’avion a du retard, et l’homme, malgré le tranquillisant injecté dans son bras, se débat toujours autant. Dans sa bouche, les mêmes mots reviennent en boucle. « Ne vous inquiétez pas, ça va finir par se calmer », assure le steward. En fond sonore, la voix du personnel : « Nous sommes heureux de vous accueillir sur ce vol Air France à destination de Conakry. »

La suite sur basta!

Claude Guéant, grand chasseur d’immigrés devant l’Eternel

© Patrick Sagnes / ZARMA


Avec 32 922 étrangers boutés hors du territoire en 2011, la France devrait obtenir une bonne cotation à la Bourse aux expulsions. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, ne cache pas sa satisfaction devant une telle performance : « Ce chiffre est supérieur de 5 000 à celui de 28 000 initialement fixé. C’est le plus élevé jamais atteint », a déclaré le locataire de la Place Beauvau à un point de presse mardi 10 janvier.

2012 commençant bien côté chiffres, Guéant compte bien doper la machine à expulser avant le prochain décompte. Il a ainsi annoncé que le gouvernement vise un objectif de 35 000 expulsions à la fin de cette année. On ne doute pas que comme pour 2011, ce but salutaire pour la République sera atteint et dépassé.

Fier de ce bilan, qui fait passer les Brice Hortefeux et autre Eric Besson pour des apprentis expulseurs, M. Guéant a en outre informé — à l’endroit de ses adversaires sur ce thème qui lui demandent d’en faire toujours plus — qu’il compte bien réduire l’immigration légale. De 200 000, les étrangers admis régulièrement chaque année en France passeront à 180 000.

À quelques mois des élections présidentielle et législatives, ces résultats peuvent faire beaucoup de bien au candidat à la députation à Boulogne-Billancourt Claude Guéant mais aussi au président de la République Nicolas Sarkozy, dont la candidature attendue est bridée par des sondages obstinément défavorables.

Ban Ki-moon : « Les droits de l’homme sont la prérogative inaliénable des 214 millions de migrants et leurs proches »

Nous reproduisons ci-dessous le message du secrétaire général des Nations unies à l’occasion de la Journée internationale des migrants, fêtée ce dimanche 18 décembre 2011. Une fois n’est pas coutume, nous partageons entièrement l’analyse de M. Ban Ki-moon.

« Les migrations touchent tous les pays et les mythes et les préjugés que font naître leurs conséquences n’en épargnent aucun.
Ainsi, on croit à tort que les migrants sont une charge, alors qu’en réalité ils apportent beaucoup à leur pays d’accueil.

Travailleurs, ils apportent des compétences. Entrepreneurs, ils apportent des emplois. Investisseurs, ils apportent des capitaux. Dans les économies avancées et émergentes, ils jouent un rôle indispensable dans l’agriculture, le tourisme et le travail domestique. Souvent, ce sont eux qui prennent soin des membres les plus jeunes ou les plus âgés de la société.

Certains considèrent l’immigration illégale comme un délit. Beaucoup pensent que les immigrés sans papiers sont dangereux pour la société, qu’ils devraient être arrêtés, ou que toutes les femmes qui émigrent pour occuper des emplois peu qualifiés sont victimes de la traite.
Ces mythes, entre autres croyances infondées, font adopter des politiques de l’immigration qui sont au mieux inadaptées et au pire dangereuses.

Les États ont, certes, le droit souverain d’administrer leurs frontières. Ils ont, aussi, le devoir de se conformer aux obligations qu’ils ont contractées en droit international. Or, en vertu du droit international des droits de l’homme, tout être humain, sans discrimination aucune et quels que soient sa nationalité ou son statut officiel, peut jouir de ses droits fondamentaux. Aucun migrant ne devrait être renvoyé là où il risque d’être torturé. Aucune migrante ne devrait rester privée de soins, notamment en matière de procréation. Aucun enfant migrant ne devrait être privé de l’école.

Les droits de l’homme ne sont pas un acte de charité ni une récompense que l’on attribue à celui qui respecte les règlements d’immigration. Les droits de l’homme sont la prérogative inaliénable de tous les êtres humains, y compris 214 millions de migrants et leurs proches.

Quarante-cinq pays ont ratifié la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. J’invite tous les autres à souscrire à ce grand texte pour s’engager concrètement à protéger et promouvoir les droits de l’homme de tous les migrants sur leur territoire.

Lorsque leurs droits sont violés, lorsqu’ils sont marginalisés et exclus, les migrants ne peuvent rien apporter, ni financièrement ni socialement, à la société qu’ils ont quittée ni à celle qu’ils rejoignent. En revanche, lorsque les migrations sont soutenues par une bonne politique et par la protection des droits de l’homme, elles peuvent être un facteur de progrès pour les personnes autant que pour les pays, qu’ils soient pays d’origine, pays de transit ou pays de destination.

Donnons un contenu constructif à cette Journée internationale des migrants en agissant de manière à démultiplier un phénomène planétaire en une dynamique de progrès. »